
Lorsque j’ai commencé à publier des vidéos d’histoire il y a presque douze ans, sur ma chaine YouTube Rob – l’Histoire avec une grande hache , je pensais que le principal défi serait de rendre des sujets complexes accessibles au plus grand nombre. Aujourd’hui, je passe une part croissante de mon temps à me demander comment produire des contenus rigoureux sans qu’ils disparaissent dans les logiques de recommandation des plateformes.
En tant qu’historien, membre du Collectif Hérodote et de l’ALDHHAA, je constate aujourd’hui une fracture majeure. La rigueur scientifique, le peer-reviewing et la méthode critique – qui sont le cœur de notre activité de vulgarisatrices et vulgarisateurs – semblent des handicaps face à la logique de rétention des géants de la tech et au besoin d’immédiateté qu’exigent leurs plateformes et autres réseaux sociaux.
Le constat est sans appel : pour 1 minute de vidéo publiée, c’est souvent 1 heure de montage et plusieurs jours de recherches archivistiques. Pourtant, aujourd’hui, une vidéo de complot sur les pyramides générant du clic sera toujours plus visible qu’une analyse sourcée de la campagne d’Égypte. Pourquoi ? Parce que les algorithmes optimisent l’engagement, pas la qualité de l’information. Peu importe que le fond de la vidéo explique des connaissances scientifiques avérées, prouvées ; seule la rétention du spectateur sur la plateforme ou le réseau social compte. Et si les hypothèses les plus farfelues retiennent le temps de cerveau disponible de ce spectateur, alors les algorithmes les préfèrent aux théories (dans le sens scientifique du terme) validées par le consensus scientifique.
J’ai parlé d’immédiateté, car les algorithmes poussent à toujours créer plus de contenus, à réagir au plus vite à telle ou telle actualité. Or, la rigueur scientifique, le peer-reviewing et la méthode critique montrent leur efficacité et leur force sur le temps long. Cela prend du temps de comprendre, d’analyser, de croiser les sources, de chercher les informations, etc. Et prendre son temps, les algorithmes s’en moquent. Les réseaux sociaux récompensent l’instantané. Ainsi, la créatrice ou le créateur de contenu qui vulgarise est souvent tenté de faire au plus vite, soit au détriment de la forme de son contenu (une vidéo avec très peu de montage, et donc moins d’appétence pour le spectateur), soit – pire ! – au détriment des données scientifiques qu’elle ou il se doit pourtant de partager.
Mais tout n’est pas négatif. La démocratisation du savoir est réelle. Nous touchons des publics qui ne mettent jamais les pieds dans une université. Et en tant que vulgarisatrices et vulgarisateurs francophones, nous avons un avantage ignoré par beaucoup.
Comme le souligne Tom F. Peters, professeur américain à la retraite en Architecture, Technologie du Bâtiment, et Histoire de la Construction qui a enseigné entre autres à l’Ecole Polytechnique de Zurich : « Il n’existe pas d’équivalent anglais pour ce terme [vulgarisation]. Les traductions courantes ‘‘popularisation’’ et ‘‘simplification’’ ratent le point essentiel du mot vulgarisation. La vulgarisation remplit la fonction intellectuelle d’intégrer pédagogiquement la méthode scientifique dans un domaine, et ne se limite pas à diffuser des connaissances scientifiques. Elle stimule également l’enrichissement mutuel interdisciplinaire ou transdisciplinaire. La vulgarisation forme principalement l’utilisateur à faire le lien entre les disciplines scientifiques et d’autres domaines. Elle engage et responsabilise activement l’apprenant, tandis que la popularisation ou la diffusion sont des formes passives de transfert de connaissances. » (PETERS Tom F., Industrializing Iron Construction and the Ecole Centrale Paris 1829-1865, Instituto Juan de Herrera, Madrid, 2024, p.13)
La vulgarisation francophone a donc cette spécificité unique de ne pas seulement « populariser », mais de transmettre une méthode intellectuelle. Nous ne partageons pas seulement des dates, nous partageons des méthodes qui aident à douter, à croiser les sources, à penser par soi-même. C’est une arme puissante contre la désinformation.
Mais cette mission éducative dépend aujourd’hui presque entièrement d’infrastructures privées qui poursuivent des objectifs très différents. Face à nous, il y a la montée en puissance des GAFAM (ou GAMAM). Ces énormes groupes privés contrôlent aujourd’hui l’infrastructure de notre monde virtuel (matériel informatique, logiciel, paiement, plateformes numériques, données) et donc d’une partie importante de notre réalité. La crainte ? Que la souveraineté numérique de l’Europe ne s’efface devant des intérêts économiques étrangers, rendant la culture et la science invisibles si elles ne sont pas « rentables » ou « clashantes ». Quand on sait que les médias dits traditionnels perdent de plus en plus de spectateurs (la télévision, par exemple, qui voit son audimat baisser de plus en plus), on peut s’inquiéter de la mainmise de ces puissantes corporations du numérique sur les nouveaux moyens de nous informer, de nous exprimer, et même de nous parler.
Quelle voie pour l’avenir ? Il ne s’agit pas de tout arrêter, mais de résister intelligemment. D’abord, nous devons exiger de la transparence sur le fonctionnement des algorithmes qui façonnent notre culture. Deuxièmement, chaque utilisateur devrait soutenir les modèles alternatifs et les hébergeurs souverains qui respectent la neutralité et ne partagent pas nos données avec des entreprises tiers. Troisièmement, les créateurs de contenu et les autorités compétentes doivent renforcer l’éducation aux médias, aussi bien auprès d’autres créateurs que du grand public : apprendre à notre audience à ne pas subir son flux, mais à chercher activement l’information.
La vulgarisation n’est pas un divertissement comme les autres. C’est un pilier de notre esprit critique collectif. Une démocratie ne peut pas reposer uniquement sur des plateformes dont le principal objectif est de capter notre attention. Si les contenus les plus rigoureux deviennent durablement moins visibles que les plus sensationnalistes, ce n’est pas seulement la vulgarisation qui est fragilisée : c’est notre capacité collective à débattre sur des faits partagés.
Si nous laissons l’algorithme décider seules de ce qui mérite d’être rendu visible, nous perdons notre capacité à comprendre le monde, et à prendre les bonnes décisions, ce qui est primordial pour affronter les temps incertains que nous connaissons.
Et vous, comment percevez-vous l’évolution de la qualité de l’information sur les réseaux sociaux ? Pensez-vous qu’une régulation européenne puisse inverser la tendance ?
Robin Maillard, historien de formation, créateur de la chaîne YouTube Rob – l’Histoire avec une grande hache
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